Mes cours - 2006-2007ArticlesPhotosForumNewsletterStatistiques des journées de juin 1848Statistiques sur les acteurs des journées de juin
1848. Remarque préliminaire : Ce qui suit n’est pas du tout du
niveau d’un commentaire de document de 1ère année de licence
d’histoire, j’en ai conscience. J’ai tenu à être précis et détaillé en raison
du sentiment de flou ressenti lors de discussion ou surtout à travers les
petits travaux écrits faits en cours. Le fait que ces documents répondent à la
thèse d’un intellectuel aussi majeur que Marx dit tout le problème : en
cours, je peux essayer de la simplifier, ici c’est impossible. En revanche, si
mes explications ne sont pas claires, dites-le moi. Introduction : [Accroche] Alors que la Révolution de février 1848 a inauguré une brève période d’« illusion fraternelle » entre les ouvriers, devenus électeurs, et la bourgeoisie, les tensions entre tendances républicaines modérées et socialistes s’accusent quelques semaines après l’instauration de la République. Le point culminant de ce conflit est l’insurrection des 23-26 juin 1848, moment tragique de la IIe République et de l’histoire ouvrière. [Nature des documents] Pour éclairer l’histoire de ce dernier événement, on peut s’aider des deux documents statistiques ci-dessus. Le document 1 est un classement sociologique de deux populations qu’on a pu repérer dans les archives. Il compare, en fonction de catégories socioprofessionnelles, la composition des gardes mobiles (on fait durer le suspense, la définition attendra le contexte) et des insurgés de juin. Les catégories sont ordonnées en fonction d’une qualification croissante des métiers d’origine (dont l’indice est la proportion d’illettrés, donnée comme un indicateur pour chaque catégorie). La répartition par catégorie est présentée en pourcentage. Le document 2 présente, sous forme d’histogramme, et en pourcentage, la répartition par âge des gardes mobiles. Ces deux séries des statistiques sont issues des archives du ministère de la guerre. La Série Xm regroupe les fiches individuelles des gardes mobiles. La Série J contient les fiches établies sur les prévenus de l’insurrection de juin 1848. Les documents ont été publiés
dans un article de La Revue historique de 1974. [Date] De fait, si les événements
éclairés par les documents sont ceux de juin 1848, le travail d’historien dont
nous les tirons est postérieur de plus de 120 ans. [Auteur] Ces documents ont été construits par l’historien P. Caspard. C’est lui qui a cherché les données dans les archives du ministère de la guerre, et qui a forgé les catégories socioprofessionnelles du document 1. C’est lui qui bâtit tout ce corpus statistique, en fonction d’une problématique précise. En réalisant cette étude, en effet, il compte réviser les analyses de Karl Marx sur les journées de juin 1848, exprimées notamment dans La lutte des classes en France (1850). Ce qui explique le titre de l’article. [Contexte] De ce fait, il faut distinguer le
contexte historique des événements de juin 1848 de celui, historiographique, de
l’écriture de l’article. Contexte historique. C’est d’abord le contexte du processus révolutionnaire de février-juin 1848. La Révolution de février a éclaté dans un contexte de crise économique et de fort chômage. Après le succès de la révolution, les espoirs de changement économique sont grands parmi les ouvriers. Dans un premier temps, l’enthousiasme règne, l’ambiance est à la fraternisation entre bourgeois et ouvriers. Progressivement, les républicains modérés (« bourgeois ») prennent le contrôle des institutions, et mettent à l’écart les socialistes, représentant la composante ouvrière de la révolution. En juin, la plupart des socialistes sont mis à l’écart politiquement, d’abord après les débordements d’une manifestation à l’Assemblée le 13 juin, puis à la suite des journées de juin. Les journées de juin sont la conséquence directe de la fermeture des Ateliers Nationaux, le 21 juin 1848. Les Ateliers Nationaux avaient été institués au début de la République, pour donner un salaire aux chômeurs de Paris. Conçus comme une forme de charité temporaire, ils étaient inefficaces, et coûtaient cher. Les républicains modérés majoritaires à l’Assemblée font de plus en plus pression pour leur fermeture, malgré la crainte de voir les ouvriers se révolter en masse – et notamment de voir les gardes mobiles, d’origine ouvrière, fraterniser avec les insurgés et renverser le gouvernement. De fait, l’insurrection éclate deux jours plus tard. Or les gardes mobiles restent fidèles à leurs supérieurs, et participent presque sans exception à la répression systématique menée par le général Eugène Cavaignac. Au matin du 26 juin, l’insurrection est vaincue, et après quelques exécutions sommaires, les convaincus d’insurrection sont envoyés en nombre en Algérie ou en Polynésie. Qui étaient ces gardes mobiles ? Des gens recrutés pour défendre la République au lendemain de la Révolution de février, parmi une population vue comme acquise à la cause républicaine : dans le petit peuple de Paris, et en particulier dans le monde ouvrier. Ils étaient payés 1,5 F / jour et encadrés militairement ; ce devaient être des hommes valides entre 16 et 30 ans, même si on a recruté en fait un peu plus large. Dans les combats entre gardes mobiles et insurgés, ce sont donc principalement des ouvriers qui se battent contre d’autres ouvriers. Contexte historiographique. C’est ce qui intéresse Marx dans La Lutte des classes en France : comment expliquer que le prolétariat est destiné à l’emporter dans la lutte des classes avec la bourgeoisie, si la bourgeoisie parvient à diviser le prolétariat ? Il donne immédiatement une explication des faits de juin qui colle avec sa théorie. La garde mobile n’est pas assimilable au prolétariat parisien insurgé. Elle est formée d’un Lumpenprolétariat, d’individus non intégrés au monde ouvrier, défendant seulement leurs intérêts individuels, et tenant plus de la pègre que d’autre chose. Ces pauvres hères, stipendiés par le pouvoir bourgeois, n’ont pas hésité à faire le coup de poing contre les rebelles. Cette option historiographique est encore largement reçue comme valide dans les années 1970. C’est pourquoi Caspard s’efforce de chercher à la valider ou à l’invalider au moyen d’une histoire quantitative. [Analyse des documents] Le document 1 montre une similitude socioprofessionnelle entre gardes mobiles et prévenus d’insurrection (soit les insurgés passés en jugement), avec un recrutement social légèrement plus qualifié pour les gardes mobiles. Le document 2 se concentre sur les gardes mobiles et montre que ceux-ci ont été recrutés jeunes, surtout entre 17 et 21 ans. [Problématique] Quelle conclusion peut-on tirer de ces documents de la validité de la thèse de Marx assimilant les gardes mobiles à un Lumpenproletariat ? Et afin de pouvoir répondre, quel profil sociologique général peut-on donner des gardes mobiles, par rapport aux insurgés de juin, à partir de ces documents ? [Plan] Nous verrons que les gardes
mobiles se présentent comme une population globalement homogène par rapport aux
insurgés, quoique légèrement plus proche de l’aristocratie ouvrière (I), avant
de constater, à travers l’âge, leur intégration réduite au monde ouvrier
parisien (II). I – L’affrontement de fractions assez homogènes du monde ouvrier parisien A – Une hiérarchie sociale des métiers Il faut d’abord analyser la classification socioprofessionnelle des acteurs de 1848 opérée par Caspard. Il va de soit que les données qu’il a recueillies dans les fiches individuelles des gardes mobiles et des prévenus d’insurrections n’entrent pas d’elles-mêmes dans un tel classement. Il n’a trouvé que des noms de métier, comme ceux qui sont indiqués à l’intérieure de chacune des sous-catégories : « journaliers », ouvriers du bois et de l’ameublement, etc. L’historien a donc eu à concocter sa propre classification, afin de pouvoir se livrer à une analyse statistique. Pour cela, il avait deux modèles : les classifications socioprofessionnelles qui existent et sont très utilisées en 1974, mais qui sont élaborées dans le cours du XXe siècle et ne sont donc pas nécessairement valides pour analyser la société au XIXe siècle ; et l’image des différents métiers, telle qu’elle se dégage de la littérature, de la presse, et des analyses de la société de l’époque. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est inspiré d’au moins un analyste de la société française du XIXe siècle, Karl Marx. Les catégories doivent donc correspondre à un certain point à des catégories que l’on retrouverait chez Marx. Il faut notamment pouvoir distinguer le monde ouvrier de la petite bourgeoisie : c’est pourquoi la catégorie IV, qui ne se compose pas de métiers manuels, mais relève du commerce ou des professions intellectuelle, est distinguée des 3 premières. Il faut également pouvoir distinguer le Lumpenproletariat, composé de gens dans une situation économique défavorable et instable : c’est ce que recouvre la catégorie I, faite de tout petits commerçants, « marchands ambulants, colporteurs », aux revenus incertains et à la clientèle souvent endettée ; et d’ouvriers sans sécurité, même relative, du travail : « journaliers », qui tous les jours doivent se trouver un employeur, « manœuvres » sans qualification. Enfin, la catégorie II, qui se compose de métiers souvent très manuels, mais demandant une qualification spécifique, se distingue de la catégorie III, qui demande une très haute qualification et et un savoir-faire très spécialisé, comme pour les ouvriers des « métaux précieux ». Entre ces deux catégories passe la limite entre une classe ouvrière intermédiaire (catégorie II) et l’aristocratie ouvrière, souvent la plus politisée, la plus engagée dans les processus révolutionnaire parce que la plus lettrée, et la mieux assurée que sa compétence lui permettra toujours de retrouver du travail (catégorie III). Tout cela est cependant intuitif : il faut pour valider cette classification empirique une donnée statistique fiable. Caspard a choisi un facteur majeur de la qualification professionnelle au XIXe, l’alphabétisation, ou plutôt l’analphabétisme : au sein de la classe ouvrière, il illustre bien la hiérarchie proposée, en montrant que la catégorie I est la moins lettrée, dans des proportions importantes, et peut-être ainsi la plus susceptible de manipulations politiques. La catégorie II est moins analphabète, et les métiers qui demandent le plus de savoir faire (« bois et ameublement » ; « cuir, chaussure, sellerie ») sont aussi les plus lettrés (respectivement 9 et 7 % d’analphabètes parmi eux). La catégorie III confirme sa position d’aristocratie ouvrière, puisque le taux d’analphabétisme y est le plus faible de l’ensemble des catégories, avec l’une des seules catégories sans analphabétisme avec celle des « professions libérales, intellectuelles » à être intégralement alphabétisée : celle des employés de l’imprimerie et du livre. Pour ces deux derniers types de métier, bien sûr, la lecture est une compétence de base. Enfin, il ne faut pas trop gloser sur le taux d’analphabétisme de la catégorie IV, car nous n’avons ici qu’une fraction, peu représentative, de la petite bourgeoisie : la plupart des petits bourgeois n’ont pas eu besoin de s’engager dans la garde mobile, et beaucoup étaient éloignés idéologiquement des insurgés. On peut donc estimer que les catégories constituées par Caspard reflètent de façon adéquate l’appartenance socioprofessionnelle des acteurs des journées de juin 1848 et qu’elles sont adéquates pour évaluer la validité de la thèse de Marx de ce point de vue : les gardes mobiles sont-ils plus spécialement des hommes de statut professionnel très précaire, attentifs à leur survie au quotidien, poussés par la pauvreté en marge de la pauvreté et, par détresse économique, incapables d’agir au nom d’intérêts collectifs comme ceux de la classe ouvrière ? Pour répondre, il faut d’abord les comparer aux insurgés. B – Le combat de deux fractions du monde ouvrier L’attention particulière accordée aux journées de juin 1848 dans l’histoire de la IIe République et dans l’analyse marxiste est due au fait, indéniable et corroboré par Caspard, que ce sont vraiment deux groupes d’ouvriers qui se sont combattus. 83,9% des prévenus d’insurrection et 74,8% des gardes mobiles appartiennent aux catégories I, II et II. Ce sont deux groupes très majoritairement ouvriers, de part et d’autre des barricades. Pour Marx, la différence entre ces deux groupes est d’ordre théorique. L’un, les insurgés, a une compréhension aigüe des intérêts de la classe ouvrière, et cette sensibilité a été encore aiguisée par la fermeture des Ateliers Nationaux, qui signe la dispersion d’un groupe d’ouvriers potentiellement révolutionnaires, les employés desdits Ateliers. L’autre, au contraire, est manipulé par la bourgeoisie au moyen de la solde que l’Etat bourgeois donne à chacun de ses membres : ce groupe, formé d’individus accrochés par la pauvreté à leurs intérêts individuels, n’aurait pas les moyens intellectuels de concevoir des buts collectifs atteints par la lutte commune (ce serait donc celui des deux groupes le moins éduqué, repérable comme le moins alphabétisé) ; relevant de la pègre, il n’aurait pas l’éthique nécessaire à un combat collectif, et serait donc composé de traîtres à leur classe. Caspard, dans le document 1, nous renseigne sur l’appartenance socioprofessionnelle des deux groupes : les gardes mobiles constituent-ils en masse le premier groupe, comme le veut Marx ? Une première remarque relativise l’affirmation de Marx : les insurgés et les gardes mobiles appartiennent, en masse, à la catégorie II, qui groupe aussi la masse des ouvriers parisiens. Les deux groupes sont recrutés pour moitié environ (49 % pour les gardes mobiles, 56,6% pour les prévenus d’insurrections) dans cette catégorie il est vrai assez hétérogène. Si l’on affine, on s’aperçoit que l’écart entre les deux groupes est moindre dans les métiers les plus qualifiés (bois et ameublement : 10,9% d’insurgés contre 9,9% de gardes mobiles ; cuir, chaussure, sellerie : 6,3% d’insurgés et 6 % de gardes mobiles). L’écart de représentation de ces différentes sous-catégories de métier s’accroît en revanche dans les métiers moins qualifiés, et à plus fort analphabétisme (12,4 % d’insurgés sont des ouvriers de la pierre et du bâtiment, contre seulement 8,1% de gardes mobiles). Il y a certes des exceptions, comme le montre le fait que les employés du textile et de la confection sont plus représentés parmi les gardes mobiles (7,9%) que parmi les insurgés (6,5%). Une première relativisation de la thèse de Marx s’impose : d’un point de vue socioprofessionnel, on ne peut pas dire que les gardes mobiles soient nettement distincts des insurgés, et appartiennent à une population ouvrière totalement différente, puisque de façon significatives, ils se recrutent dans un monde ouvrier intermédiaire. C – Une légère supériorité des gardes mobiles dans la hiérarchie socioprofessionnelle Pour que la thèse de Marx garde une certaine validité sur le plan de l’analyse socioprofessionnelle, il faut à tout le moins que le reste des gardes mobiles, ceux qui ne sont pas dans une position intermédiaire, relève de la catégorie qu’on peut identifier au Lumpenproletariat : la catégorie I. En tout cas, il faudrait que cette catégorie I soit massivement surreprésentée parmi les gardes mobiles, par rapport à sa proportion parmi les insurgés. Or ce n’est pas ce qu’on observe. Les ouvriers de la catégorie I ne sont pas très nombreux dans la garde mobile ; proportionnellement, cette catégorie est sous-représentée par rapport à son pourcentage parmi les insurgés de juin. En proportion, il y a moitié moins de journaliers et manœuvres dans la garde mobile que parmi les prévenus d’insurrection (6,6 % contre 13,4), et l’écart de proportion est encore plus marqué pour les marchands ambulants et colporteurs (0,5% contre 4,8 %). Les insurgés apparaissent beaucoup plus proches des caractéristiques socioprofessionnelles du Lumpenproletariat que les gardes mobiles. L’image de gardes-mobiles prêts à se vendre pour la solde versée contre leur engagement ne tient pas la route. Il y a plus : à l’inverse, l’aristocratie ouvrière est surreprésentée parmi les gardes mobiles, en comparaison de sa présence dans les rangs de l’insurrection : 18,7 % des gardes mobiles appartiennent à la catégorie III, contre seulement 9,1 % parmi les insurgés. Si l’on regarde les métiers traditionnellement les plus politisés, parce que les plus liés aux livres et à la presse, c’est encore plus flagrant : la proportion d’employés de l’imprimerie varie du simple à plus du double (0,6% à 1,4%) ; celle de graveurs, dessinateurs et sculpteurs varie presque du simple au triple (de 2,8 % à 7,9 %). On ne peut donc pas échapper à la conclusion que les gardes mobiles ont recruté un peu plus haut dans la hiérarchie socioprofessionnelle que l’insurrection. Cela écarte une partie de la thèse de Marx : les gardes mobiles n’ont pas grand-chose à voir avec le prolétariat placé dans la plus grande détresse économique, et l’idée qu’ils relèveraient de la pègre n’a plus guère de fondement, sinon l’acrimonie de Marx. Cette constatation ne résout cependant pas toutes les questions, elle en ouvre d’ailleurs d’autres : est-ce que le reste de la théorie de Marx est également invalide, le produit de l’éloignement géographique (il est à Francfort en juin 1848, même s’il lit tout dans la presse sur les événements de France) et du dogmatisme, ou bien y a-t-il une intuition dans son idée qui permettrait partiellement d’expliquer le comportement des gardes mobiles face à d’autres ouvriers ? Quelles hypothèses alternatives au Lumpenproletariat pourrait-on évoquer pour expliquer leur fidélité aux ordres d’une république bourgeoise ? Pour
cela, il faut cerner en détail le profil sociologique des gardes mobiles. Les
deux documents proposés ne donnent qu’une idée, mais ils révèlent certaines
spécificités de ce groupe. II – Les gardes mobiles, une population plutôt qualifiée mais mal intégrée au monde ouvrier parisien A – Un profil plutôt élitiste Le profil socioprofessionnel de la garde mobile place celle-ci plutôt vers le haut de la hiérarchie sociale du monde ouvrier parisien, ou déjà dans la petite bourgeoisie et en dehors des emploies ouvriers. Le portrait-robot des gardes mobiles est en effet assez souvent celui de petits bourgeois, pour près d’un quart du total. Au sein de cette catégorie, cependant, on trouve moins souvent des propriétaires, des gens que leur position dans les rapports de production (en tant que patrons) met du côté de la bourgeoisie, que des employés ne relevant pas de la classe ouvrière : plus de la moitié de la fraction de la catégorie IV engagée dans les gardes mobiles est faite d’« employés, commis, garçons » - une gamme d’emplois très nettement distincts du monde ouvrier par les habitudes et l’image que ces salariés ont d’eux-mêmes. Le deuxième élément du profil est celui, déjà noté, qui rapproche les gardes mobiles de l’aristocratie ouvrière et des tâches les plus qualifiées, requerrant le plus d’éducation. Le dernier est l’appartenance massive à un monde ouvrier intermédiaire, et la rareté des ouvriers de la catégorie I dans les rangs de la garde mobile. On peut déduire de tous ceci deux hypothèses qui ne sont pas mutuellement exclusives ; et une remarque qui irait plutôt dans le sens de Marx. La première hypothèse est que ce n’est pas l’appartenance sociale qui est déterminante dans le choix de comportement adopté par les gardes mobiles ; reste alors à trouver une alternative. La seconde hypothèse est que le classement socioprofessionnel donne une vision limitée de la classe ouvrière, et que d’autres facteurs structurels peuvent expliquer l’absence de conscience d’intérêts collectifs ouvriers au sein de la garde mobile. La remarque, enfin – que nous n’évoquerons plus par la suite – concerne la forte représentation de la catégorie IV : cette dernière, dans la petite bourgeoisie ou dans son voisinage, est assez éloignée de la classe ouvrière par sa sociabilité. L’opinion, telle qu’elle se forme en elle et autour d’elle, est une opinion plus bourgeoise, et plus marquée du côté du légalisme républicain. Un facteur permet en tout cas de montrer que la répartition socioprofessionnelle n’est que le sommet de l’iceberg pour qui veut expliquer le recrutement et l’attitude de la garde mobile. B – Une population jeune, peu intégrée par le travail ouvrier à son environnement social Reste alors, dans ce dossier de document, un facteur potentiellement pertinent : l’âge, exprimé dans le document 2. Ce
dernier montre deux choses. La première est que la masse des individus recrutés
dans la garde mobile est jeune, pour plus de 60 % âgée de 17 à 21 ans. La
seconde est que l’on n’a pas été toujours parfaitement strict sur les normes
d’âge, en engageant quelques 14-15 ans et quelques personnes âgées de plus de
30 ans : l’ensemble de ces exceptions peut bien faire 5 % des effectifs,
et dans ce cas précis on est tenté de penser que le facteur économique de la
solde a été primordial. Ce qui ressort de ce graphique, et d’autres remarques de P. Caspard, est que les gardes mobiles étaient statistiquement sensiblement plus jeunes que les insurgés. L’interprétation de ce fait n’est pas univoque ; l’interprétation du jeune âge des gardes mobiles comme un groupe trop jeune pour être politisé ne tient en tout cas pas la route : le recrutement des gardes mobiles s’était fait sur la base de l’adhésion au régime républicain, et leur encadrement (car il s’agissait vraiment d’une vie militaire) comportait une dimension d’endoctrinement politique. Une autre chose certaine est que l’appartenance à la garde mobile n’a pas toujours été vue comme quelque chose de négatif au sein du monde ouvrier, comme ce peut être le cas immédiatement après juin 1848 : dans les premiers temps de la IIe République, c’est au contraire valorisant. L’engagement dans cette formation n’est en tout cas pas nécessairement le résultat d’un positionnement politique modéré. Un
facteur qu’ajoute P. Caspard est éclairant : non seulement les gardes
mobiles sont plus jeunes, mais ils sont également immigrés de provinces (comme
beaucoup d’ouvriers parisiens au XIXe, du reste), plus récemment que ce n’est
le cas parmi les insurgés. Le jeune âge et l’arrivée récente dans la capitale –
souvent traumatisante au XIXe, quelle que soit l’origine sociale – peignent
ensemble une population de gardes mobiles peu intégrés au monde ouvrier
parisien, ou à la vie parisienne en général : en ce sens, la définition
d’un intérêt collectif avec d’autres ouvriers plus âgés est peu réaliste. Cela
ne veut pas dire que les gardes mobiles n’aient pas eu de cas de conscience en
juin 1848, mais cela ne les a généralement pas empêché d’obéir. Le cas de
l’ouvrier Dussardier, personnage de L’Education sentimentale, est
significatif de ce point de vue : ses fréquentations républicaines
bourgeoises et éduquées, qui l’ont recruté après février par enthousiasme
confraternel, le poussent à réprimer sans défaillir et louent son patriotisme
pendant les journées de juin ; lui-même obéit, mais finit avec un
sentiment de malaise en estimant que la répression avait été assez injuste. Plusieurs hypothèses explicatives ont été élaborées par d’autres auteurs que Caspard. Pour certains, les gardes mobiles ont obéi en raison de leur endoctrinement, qui insistait sur le légalisme républicain, lequel imposait un respect de l’ordre social à tout prix. Le problème de cette idée est que le légalisme républicain est d’une manière générale un signe distinctif des « quarante-huitards » parmi les révolutionnaires du 19e siècle, et qu’en particulier les ouvriers mettaient un point d’honneur dans les premiers temps après février, à montrer que leurs intentions étaient pacifiques et qu’ils ne réclamaient que leurs droits. Aussi trouve-t-on, d’après d’autres auteurs, un encadrement républicain au sein des Ateliers Nationaux, dont les tâches étaient souvent d’aller écouter un discours républicain et planter un arbre de la liberté (souvent béni par un prêtre). Ce dernier se serait cependant relâché à partir de la fin mai et du renvoi, demandé par la majorité républicaine modérée à l’Assemblée, du premier directeur de ces Ateliers, Emile Thomas. Les Ateliers Nationaux auraient alors été incités à une attitude insurrectionnelle par des agitateurs : selon le positionnement politique, par des révolutionnaires radicaux proches de Blanqui, par des républicains bourgeois cherchant une raison de sévir contre les socialistes, ou par des agents de Louis-Napoléon Bonaparte. Dans ce dernier cas, du moins, le fait est avéré. Le problème est de chercher des témoignages pour éclairer l’affrontement entre ces deux groupes : souvent, il ne reste qu’une parole muette, ou fruste comme celle de Dussardier. Dans les recueils de documents historiques, le silence des témoignages du côté vaincu de la barricade est assourdissant, mais même lorsqu’on trouve des témoignages ils tendent à justifier l’insurrection plutôt qu’à expliquer ses modalités. Conclusion : [Réponse aux questions de la
problématique] Le profil sociologique des gardes mobiles révèle une population souvent qualifiée, voire très qualifiée ; la thèse de Marx évoquant un Lumpenproletariat attiré par la solde, très précaire, placé dans une détresse extrême vis-à-vis du travail, peu éduqué, individualiste par l’effet de la misère, et situé aux limites de la pègre et de la faim, ne tient pas la route. Cela ne veut pas dire qu’une telle population n’existe pas à Paris à cette époque, ou qu’elle n’est pas présente au sein des gardes mobiles ; mais elle est proportionnellement davantage présente parmi les insurgés. Cela révèle, de la part de Marx, un élitisme surprenant au sujet de la classe ouvrière. En revanche, l’idée que les gardes mobiles n’étaient guère intégrés à la classe ouvrière et ne pouvaient donc agir en fonction d’intérêts communs est plus plausible : cette population jeune et récemment immigrée de province n’avait probablement que peu de relations sociales avec les ouvriers plus âgés et plus anciens à Paris, qui constituent le gros des insurgés. Voilà
ce qu’on peut dire, et les thèses supplémentaires sur l’encadrement militaire
et l’idéal républicain sont des possibilités ouvertes par ces documents, mais
non pas des certitudes. [Ouverture] La répression de juin est annonciatrice d’autres répressions, comme celles des républicains en 1849 après l’arrivée du Parti de l’Ordre au pouvoir, ou en 1851 après le coup d’Etat ; comme celle, aussi, de la Commune pendant la Semaine sanglante des 22 au 28 mais 1871. La comparaison s’arrête là, car ces répressions sont le fait, ou de la justice (en 1849), ou de l’armée régulière (en 1851 et 1871), non pas d’une force aussi étroitement au monde ouvrier que la Garde mobile. La thèse du Lumpenproletariat, à laquelle Marx puis des auteurs marxistes cherchent d’ailleurs des antécédents historiques pour la corroborer, n’est qu’une intuition – et, on vient de le voir, une intuition partiellement incorrecte – sur juin 1848. Elle fournit pourtant aux partis marxistes un instrument d’analyse dès lors que ces mouvements se trouvent confrontés à la division du monde ouvrier entre marxistes et anti-marxistes, ou lorsque il apparaît des comportements ouvriers difficiles à rationaliser par la théorie : fascisme et nazisme sont des cas d’école de ce type d’usage du contexte, avec de lourdes conséquences, notamment dans l’Allemagne hitlérienne. Il
est certain, en tout cas, que la thèse a contribué à la formation
intellectuelle de générations d’universitaires, et notamment d’historiens, en
raison du prestige académique des idées de Marx. Ce qui pose question est le
retard à l’allumage pour l’examen de cette thèse en fonction de critères de
scientificité. Un élément d’explication tient tout de même à l’histoire des
méthodes historiques : en 1974, l’histoire quantitative est encore
dominante, c’est une méthode qui n’est finalement pas si ancienne (les premiers
grands travaux comme ceux de Chaunu sur Séville et l’Atlantique ont été publiés
à la fin des années 1950 ou au début des années 1960). Elle a fourni une
manière de poser les problèmes dont s’inspire P. Caspard, et qui eût été
difficilement envisageable 50 ans plus tôt, avant l’école des Annales. Aujourd’hui,
on insisterait sur le nécessaire usage des témoignages pour éviter d’être dupé
par les régularités statistiques. Article ajouté le 2006-11-19 , consulté 285 fois CommentairesLiensRetour aux articles |